On exprime en Afrique la croyance en un Dieu suprême à la fois un Deus otiosus et un Deus absconditus notamment, mais ontologiquement distingué de ses créatures et de la multitude d’esprits et de divinités qui parsèment la nature cosmique africaine. Cette nature cosmique est-elle un réseau de complexité de transaction entre le monde visible et le monde invisible. A partir de la statuaire kuba, Mulamba Mutatayi repense cette dualité où se développe une cosmogonie et une cosmologie qui donnent prise sur la pensée de l’homme kuba, l’origine de l’univers, les êtres qui l’habitent et le sens de la vie.[25] De même, la création artistique dans la perspective négro-africaine aborde cette question liée fondamentalement à la conception profonde de la réalité du monde «présentée comme la répétition ou la commémoration de l’acte créateur de l’Etre suprême ».[26] Il en résulte une religiosité qui imprime un traumatisme ne permettant pas toujours de surmonter l’angoisse de l’être et de réaliser la liberté d’action féconde dans le monde. Ce défi pour l’homme africain provoque en lui des remous qui écument profondément sa conscience. Il suscite en lui la résistance contre l’histoire de la spiritualité présente déshumanisante. Il attise en lui la nostalgie de renouer avec le bon vieux temps dans son combat pour la victoire de la vie sur la mort qui l’assaille indistinctement.

L’univers socio-cosmique que l’homme africain a eu en partage est un précieux don entre ses mains. En tant que créature à l’image de Dieu, il doit en faire l’inventaire et le mettre bien en place, c’est-à-dire le transformer afin d’améliorer le bien-être du prochain et la condition des hommes sur la terre.[27] L’intégralité du salut produite par la présence du Christ touche également la nature cosmique négro-africaine. Cela nous renvoie au sens que nous entendons donner au fait de l’élan théologico-cosmique de promouvoir une vague d’assaut décisif à l’égard de l’éparpillement de l’énergie de la mystique africaine, ce qui offre expressément la possibilité de triomphe de la vie sur la mort et de son cortège de désordres. Promouvoir une vague d’assaut promotionnel, c’est redonner à l’homo africanus la possibilité d’élaguer la houle intempestive ou le creux de la vague de cette spiritualité éparpillée qui endort le dynamisme de créativité et étouffe le déploiement de la conscience amoureuse cosmique. Il va de soi, la question de fond est à la fois théologique et techno-scientifique car, la nature cosmique négro-africaine n’est pas ce qu’elle est dans la pensée du créateur. L’élan théologico-cosmique n’est donc pas ici une formule fétiche où l’on s’appuierait éventuellement comme solution à tout ce qui entrave l’éclosion de la vie et de l’humain en Afrique noire. Si on en croit S. Well, «Il n’y a que l’entrée dans le transcendant, le surnaturel, le spirituel authentique que l’homme devient supérieur au social ».[28] Ce qui exige de remonter jusqu’à la source jaillissante de cet élan, jusqu’au Dieu créateur qui agit efficacement par Jésus-Christ en vue de la création d’une humanité nouvelle. C’est une invitation à l’intégration objective et rationnelle dans le grand projet d’humanisation qui doit, de toute évidence, passer intrépidement par les affres du sacrifice. Il est évident, en effet, que le Pater est une réponse au défi que relève le fait promotionnel, car la proximité de Dieu par Jésus-Christ, centre de la mystique chrétienne africaine, offre à l’homme africain une nouvelle vision dynamique et promotionnelle, une vision profondément équilibrée et harmonieuse de sa nature cosmique.

            L’apôtre Paul expose remarquablement l’excellence de la primauté ontologique du mystérieux Christ du centre dans un double ordre, la création naturelle et la création surnaturelle : «Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui » (Col 1,17). A travers cette célèbre formule, l’apôtre Paul évoque la primauté de l’excellence de l’œuvre parfaitement réussie du Christ selon l’ordre de la recréation surnaturelle. L’ordre et l’harmonie pour lesquels le mystérieux Christ du centre est «médiateur et ordonnateur »[29] sont, à juste titre, le réel centre d’intégration et de relation dialoguée tripolaire cosmothéandrique. Sous cet angle, il s’agit de la célébration du plérôme de la victoire glorieuse cosmique du Christ et de la contemplation de la beauté libératrice de son trône messianique : la croix. C’est pourquoi, la clef de contemplation pour Bonaventure est triple : le Verbe incréé, par qui toutes choses sont produites, le Verbe incarné, par qui toutes choses sont réparées, le Verbe inspiré, par qui toutes choses sont révélées.[30] En considérant dans un élan théologico-cosmique l’ensemble du créé comme maison de Dieu, «le firmament et ses astres, la terre, la mer jusqu’aux plantes et aux simples herbes racontent la gloire de Dieu, le ciel et la terre sont remplis de sa gloire »,[31] il est légitime de reconnaître que la voie écologique de la mystique africaine en fait partie intégrante. A propos de nature cosmique rendue au rang d’habitation de Dieu ainsi que de force de cohésion, C.-A. Keller précise : «tous les phénomènes du ciel et de la terre, les choses visibles et invisibles, ne ‘subsistent’, n’ont leur existence et leur cohésion que ‘dans le Seigneur’. Tout est créé en Christ, par le Christ, et pour le Christ. Ce Christ est avant toutes choses, et rien ne peut se maintenir en dehors de lui. La nature étant aussi enveloppée, animée et rendue signifiante par le Christ, on est presque tenté de la considérer comme une sorte de corps du Christ, tellement c’est là le lieu qu’il habite, où il se manifeste ; mais l’apôtre réserve cette image de ‘corps du Christ’ à l’Eglise ».[32] C’est en Christ, l’être concret, que la complicité intrinsèque avec les merveilles de la création acquiert une dimension fondamentalement promotionnelle. L’Afrique noire réalise maintenant en lui une humanité et une nature cosmique restaurées et sanctifiées. Nous sommes cependant devenus le plus souvent, comme le fait observer S. Well, insensibles à cette beauté parce que des écrans nous la masquent, soit les laideurs des fabrications humaines, soit la laideur de notre âme propre.[33] C’est sur base de récapitulation et de transformation de la réalité africaine, existentielle et spirituelle que la nature cosmique négro-africaine acquiert une valeur réellement exubérante. L’élan théologico-cosmique éveille la conscience amoureuse cosmique. Ainsi que l’entonne saint Jean de la Croix dans son Cantique Spirituel, «Mon Bien-Aimé, les montagnes, les vallées, les îles…les fleuves…les vents…la nuit…l’aurore…la musique silencieuse, la solitude harmonieuse ».[34] L’univers cosmique que la présence active du Christ enrichit de symboles de vie et de survie, de l’humain et de l’espoir, célèbre dans un silence mystérieux la gloire de Dieu. Les propos du psalmiste qui prennent des airs célèbres et dithyrambiques éveillent notre conscience amoureuse cosmique : «Les cieux racontent la gloire de Dieu, le firmament proclame l’œuvre de ses mains. Le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit. Ce n’est pas un récit, il n’y a pas de mots, leur voix ne s’entend pas. Leur harmonie éclate sur toute la terre et leur langage jusqu’au bout du monde » (Ps 19,2-5). Dès lors, l’expérience mystique en Afrique noire embrasse une toute autre dimension beaucoup plus réelle : Jésus-Christ, l’homme en qui Dieu réalise par le Saint-Esprit son merveilleux projet d’humanisation. C’est lui le Christ qui donne en spectacle à la face de l’univers cosmique négro-africain les innombrables génies et divinités qui usurpaient frauduleusement la gloire de la création naturelle et surnaturelle. La présence active du Christ redonne à l’homme africain noir la force d’aimer ses collines et montagnes, ses plaines et vallées, ses savanes et brousses, ses arbres et grottes, ses étangs d’eau, ses ruisseaux et rivières, ses lacs et fleuves, ses animaux, l’odeur de ses forêts, etc. Il y voit constamment le Christ glorifié sur ses collines et montagnes, dans les guérets de ses forêts et brousses, dans ses barques et pirogues en train activement de prononcer les béatitudes présentes et de menacer les vents, les icebergs et les longues houles intempestives. L’homme africain trouve en Christ la référence ultime pour une destinée restaurée et transformée. En ce sens, il est invité à regarder au-delà des humbles collines et montagnes, forêts et brousses. Il s’agit de l’intérêt qu’il porterait à l’ensemble de potentialités que Dieu a gracieusement mises à sa disposition en y percevant le merveilleux et la gloire de son univers cosmique. On ne peut ne pas penser, comme le rappelle A. T. Sanon, à la réponse donnée à Moïse dans son expérience du buisson ardent : «ôte les sandales, signe d’un avoir, d’une sécurité ou d’une supériorité, car la terre africaine et ses religions est, elle aussi, une terre sacrée. Nos ancêtres l’ont reçue comme telle du Créateur qui y a déposé la vie ; certes il leur est arrivé de la souiller mais ils sont toujours revenus pour réparer, expier ».[35] Il est urgent que l’homme africain «permette l’échappée mystique »,[36] c’est-à-dire se laisser déporter, hors de lui-même, pour réussir à promouvoir l’oraison profonde effective en vue d’expérimenter l’épanchement à Dieu et l’élévation contemplative prospective de restauration. C’est la mise en évidence de l’envolée affectueuse de l’univers cosmique pour répondre adéquatement à l’impérieuse vocation d’humanisation du continent noir. On déplore cependant le fait de l’éparpillement de l’énergie spirituelle qui ne réussit pas à contrôler ou à endiguer les dégâts néfastes de la technologie sur la nature cosmique africaine. Ce qui justement trahit l’élan théologico-cosmique et la crédibilité de la présence salutaire du Christ en Afrique noire.

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