Jésus-Christ, source de la foi chrétienne, est la sagesse mystérieuse de Dieu qui s’exprime dans la croix ou dans la révélation du dessein de Dieu. En l’accueillant et en acceptant son témoignage sur Dieu le Père et sur sa personne et son œuvre, on entre dans l’intelligence du mystère de l’au-delà, du grand mystère impénétrable de ce Dieu qui a tellement aimé le monde.

            Le terme mysterion qui provient du vocabulaire des religions à mystères d’origine orientale : Egypte, Phrygie, Phénicie, Iran, etc., prend, généralement, le sens de tout ce qui est inaccessible ou incompréhensible à la raison humaine. L’initiation joue un rôle grandiose car il s’agit de «révéler à la fois la proximité avec le monde divin et la continuité entre la vie et la mort ».[4] L’initiation aux mystères permet donc à l’homme de pénétrer le secret de la divinité, d’accéder à l’immortalité perdue (déification) au contact avec le divin. Incontestablement, la convergence de ce concept de mystère avec le sens de l’économie du salut de Dieu au monde par Jésus-Christ - il eut le privilège d’en recevoir l’ultime communication (Rm 16,25-26) - devient chez l’apôtre Paul, une célébration liturgique plus expressive dans ses lettres de la captivité notamment. Notablement différent des entités ontologiques inférieures limitées dans le temps et dans l’espace (Col 1,15-20), Jésus-Christ qui n’est pas un simple intermédiaire, en lui habite toute la plénitude. Il est la synthèse du Très-Haut et de notre incapacité de l’Absolu et bassesse de la matière. La reconsidération de la double interprétation théologique qui se dégage de cet hymne christologique : descendante et ascendante, permet de repenser correctement le mystère du Christ qui trouve son sommet dans la rédemption. Occupant la place centrale dans la liturgie, toute liturgie apparaît dès lors comme la célébration du mystère pascal. Avec raison, Irénée de Lyon perçoit Jésus-Christ comme le mystère central qui commande le salut de l’homme. Sommet de la promotion intégrale de l’homme, c’est en lui que s’est effectivement récapitulée toute la création. Dans Promotion humaine en Jésus-Christ d’après Irénée de Lyon, H. Lessiat relève quatre aspects fondamentaux de la voie de vie offerte par Christ aux hommes : 1) la récapitulation-révélation (Christ révèle le plan salvifique du Père) ; 2) la récapitulation-rédemption (Christ récapitule l’humanité dans son humanité, il transforme sa vie divine en une source vivificatrice jaillissante) ; 3) la récapitulation-divinisation (Christ assume l’humanité dans sa divinité) ; 4) la médiation universelle du Christ comme Grand prêtre (la divinisation et l’universalité de sa prêtrise éternelle à la droite du Père).[5] Peu importe, en effet, qu’il ait des divinités et héros usurpant l’espace socio-cosmique négro-africain, une réalité est incontestable, il y a un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et vers qui nous allons, un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui nous sommes (1Co 8,5-6). Quasi naturellement, les divinités et héros négro-africains ne sont plus absolus car, face à Jésus-Christ le seul Kyrios préexistant et glorifié, leur puissance est littéralement absorbée et réduite à l’impuissance. Ne faisant pas nombre dans les scénarios mythologiques des divinités et héros légendaires et aux mystes de la série négro-africaine des grands ou des petits mystères ni aux époptes limités dans le temps et dans l’espace, Jésus-Christ est le médium au sens que lui donne saint Bonaventure, le centre intelligible de Dieu et de son œuvre et le médiateur entre Dieu et la création. Il est la clé de voûte des mystères liés à notre réconciliation pascale : mystère du Christ en nous, mystère du royaume des cieux, mystère de la piété, mystère de la foi ou de l’Evangile. En réussissant à faire éclater les structures spirituelles étouffantes et mortifères, il n’est pas étonnant de l’entendre revendiquer la dignité d’être le sauveur du monde (Lc 19,10).

            En récapitulant l’humanité dans son humanité, Jésus-Christ est l’homme préparé par Dieu à jouer le rôle de restauration de la communication entre Dieu et ses créatures. La méthode ultime était bien évidemment l’entrée miraculeuse et intime de Dieu dans la vie des hommes. Ainsi, la connaissance de Jésus-Christ est l’unique façon de connaître Dieu le Père, l’origine de toutes choses. Sans doute, Christ entraîne-t-il avec lui, la création tout entière dans l’attente anxieuse de communion comblée par sa venue.

            Dès les origines de la tradition chrétienne, avec au centre la foi de Nicée- Constantinople, Jésus-Christ est perçue comme la révélation ultime de la rédemption de Dieu dans l’histoire des hommes. En lui se renoue parfaitement les deux bouts inextricables de la chaîne, donc «les deux vérités apparemment contradictoires et pourtant assurées, poussant aussi loin que le tolèrent les limites de la pensée humaine ».[6] Il s’agit concrètement des deux natures qui subsistent en lui sans confusion ni mélange comme réalisation du mystère caché de Dieu. La dimension cosmique qu’acquiert son œuvre ordonnée à la glorification du Père fait de lui le centre ultime de la mystique chrétienne. De la sorte, Christ occupe légitimement la place centrale dans l’histoire de l’humanité, il devient ipso facto la source de la parfaite autonomie de créativité et le parfait centre de réanthropologisation. C’est maintenant l’heure du mystère pascal, l’heure de la récapitulation radicale des perspectives temporelles, on le sait, les cadres étroits s’éclatent, les vieilles outres se pulvérisent. De ce point de vue, on tiendra le plus grand compte du pouvoir que Jésus-Christ a reçu du Père d’envoyer l’Esprit de vérité dans le monde pour l’achèvement du dévoilement de la face d’un Deus absconditus.

            Le centre est habituellement considéré par les historiens des religions comme l’axe, le point de jonction ou mieux le point de ralliement autour duquel tout gravite : la montagne sacrée, le temple, la cité sacrée où passe l’Axis mundi, la résidence royale, l’arbre cosmique au milieu de l’univers dont les racines plongent jusqu’aux enfers et les branches touchent le ciel, l’arbre de vie dans la Bible, le canal de communication, l’échelle, le simple poteau, etc. Il ressort de ces différents symboles que le centre est un champ de puissances et de forces à l’intérieur duquel l’homme se sent protégé et est à l’abri des influences mauvaises. Il est le point du commencement absolu où les énergies divines font irruption. C’est aussi le point le plus profond de chaque être humain, le lieu où il peut rencontrer l’Autre.[7] Dans la géographie sacrée ou du salut, dans le symbolisme paradisiaque notamment, le centre est décrit comme «un lieu lointain et inaccessible, objet de longues et pénibles pérégrinations. Ce lieu étant un passage, la porte qui ouvre aux mondes extraterrestres, le carrefour des zones du cosmos, seul celui qui a dépassé la condition humaine et sait se mouvoir peut espérer l’affranchir ».[8] Se mouvant pour s’affranchir du drame de la finitude ou de la bassesse humaine, les trois mystiques chrétiens, Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Tauler[9] reconnaissent le centre comme le lieu où réside Dieu dans l’homme et où ce dernier peut s’unir à lui. Il en résulte que les pôles des sphères coïncident avec le Dieu omniprésent, le centre des centres, circonférence ou coexistence des forces. En toute rigueur, le centre est un foyer d’intensité dynamique, «d’où partent le mouvement de l’un vers le multiple, de l’intérieur vers l’extérieur, du non-manifesté au manifesté, de l’éternel au temporel, tous les processus de retour et de convergence, et où se rejoignent, comme en leur principe, tous les processus de retour et de convergence dans leur recherche de l’unité ».[10] 

Puisqu’il s’agit de réalisation de la mission éminemment salvifique ou de la parfaite récapitulation substitutive de l’humanité dans son humanité, le Christ-Logos et lumière du monde est la personne investie de la fonction du centre. Transformant sa vie en une source vivificatrice jaillissante, signe de fécondité, en lui, la force du centre symbolisé, réalise un radical dépassement. En effet, tous les mystères dont il est question dans le Nouveau Testament en rapport avec la rédemption de l’humanité corroborent cette notion de centralité du Christ-Logos. Confesser la centralité du Christ, c’est dire le renversement des perspectives temporelles à la lumière du mystère pascal. En reconnaissant que le message de la croix est au centre de la foi chrétienne, l’apôtre Paul célèbre solennellement la glorification du Christ pendu comme fruit sur l’arbre de la croix, glorification associée à l’idée de la victoire de la vie sur la mort. Tout est maintenant à Christ et pour le Christ. Assurément, la croix de Christ trouve une place prépondérante dans le grand projet de Dieu d’humanisation du monde.

En tant que symbole visuel central de l’histoire du salut de l’humanité, la croix du mystérieux Christ du centre est perçue comme le véritable signe de ralliement et de convivialité planétaire. Ce qui fait expressément allusion à sa mort substitutive et à notre identification avec lui. La désignation messianique «en Christ » n’évoque-t-elle pas l’idée de profonde intimité et d’immédiateté réciproque avec le Christ glorifié ? Ne relevant pas d’une structure hystérique, «en Christ » est en réalité le lieu sacré où le ciel et la terre se rencontrent harmonieusement. L’harmonisation qui n’est pas ici le fait d’un hasard, se traduit justement en termes de consonance harmonieuse d’amnistie divine et de réconciliation pascale : car en lui habite le plérôme de l’infini de Dieu dans l’infiniment petit et s’établit la paix par le sang de sa croix (Col 1,19-20). C’est lui le Christ de la «maison du Père » où est cachée notre vie avec lui en Dieu et tout ce qui contribue pratiquement à notre bien-être. Grâce à l’économie christique qui réduit la surface aux coups, le fait paraît être particulièrement significatif. Le mystère de la vie nouvelle réelle en Christ place l’homme à la proximité de Dieu le Père de qui tout procède. Désormais notre foi et notre espérance s’attachent avec constance en intelligence de l’invisible qui est en effet éternel (2Co 4,18). Encore faut-il préciser que l’homme tente vainement de s’émanciper, pour reprendre l’expression de E. Morin, «des cavernes de l’homme », ou mieux «de cavernes de l’intérieur », de l’espace du dedans comme lieu de convergence de tout ce qui provoque en lui le désarroi cruel et suscite une profonde consternation. La menace du dedans est plus acerbe et drastique du fait de ce qu’elle trahit indéniablement l’intériorité, lieu de rencontre béatifiante dans la maison du Père. C’est dire, en clair, que tout ce qui enserre les cavernes de l’homme produit des effets néfastes sur l’homme des cavernes, l’homme du dehors. Ainsi que l’indique C.-A. Keller, le Christ est venu pour que nous partagions sa résurrection en faisant percer en nous sa vie qui est en nous.[11] Cette vraie nouveauté s’annonce au monde comme la redécouverte de la réalité d’une bonté indicible.

            Mise à l’avant-plan, c’est dans la croix du Christ que toutes les autres figurations symboliques trouvent un contenu nouveau. Le rêve de l’échelle en Genèse 28, par exemple, devenu la réalité permanente dans la perspective de l’économie du salut, est interprété soit comme l’image de la providence que Dieu exerce sur la terre par le ministère des anges, soit comme une préfiguration de l’incarnation du Verbe, le pont mystérieux jeté par Dieu lui-même entre le monde d’en-haut et le monde d’en-bas. Pour la théologie mystique, le symbole de l’échelle illustre le rapprochement harmonieux de ces deux mondes réalisé par la présence du Christ. Fils de l’homme, titre qui exprime le mystère de sa personne et de sa mission, Jésus-Christ la proximité même du Père,  est la véritable échelle soutenue comme par une puissante main invisible en vue de la réparation de la tragédie humano-cosmique. Ainsi donc, Jésus-Christ s’identifie clairement lui-même et avec raison au mystérieux moyen de communication de la fraîcheur promotionnelle de Dieu au monde (Jn 1,51). Dans Itinéraire de l’Esprit de Dieu (1259), saint Bonaventure élabore trois étapes qui relèvent les vestiges de Dieu, matériels et temporels, spirituels et éternels perceptibles : en dehors, au-dedans et au-dessus de nous. Il réapparaît ici l’idée de complicité intrinsèque promotionnelle existant entre Dieu et ses créatures à partir de son intérêt de conciliation ou de solidarité de l’expérience mystique et de l’étude de la nature qui, selon Héraclite, «aime à se cacher ». Ce qui place Christ au sommet de la contexture théologique de la mystique chrétienne focalisée sur la totalité de sa vie et de son message d’amour.

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